Esprits racines

Tout le monde l’appelait Nicky le Petit Capitaine. À cause de son jeune âge. À Port-aux-Pendus, on n’avait jamais vu un homme à peine sorti de l’adolescence posséder un navire d’un tel tonnage. Pourtant, bien que seul maître du plus imposant vaisseau de toute l’Isle de la Fraternité Écarlate, il n’avait jamais pris la mer, pas même en tant que simple mousse. En peu de temps, il était devenu la risée de tous.

En réalité, il se nommait Nickolah Dothiriel, fils du Fléau des Dix Océans, le célèbre Filhip Dothiriel. Son père avait écumé toutes les eaux connues, avait dressé les seules cartes de certaines. Les navires qu’il avait pillés étaient légions. Les comptoirs qu’il avait pris par les armes au profit de la Fraternité se dénombraient par dizaines. Les vétérans parmi les pirates qui peuplaient l’Isle le considéraient comme un héros, une légende vivante dont se souviendraient les chroniques. Ce fils pleutre était une anomalie parmi les Frères. Aucun ne souhaitait l’accepter au sein de la Fraternité Écarlate.

Un seul homme était resté aux côtés de Nickolah. Mizaël Tarcisse, dit Monsieur Trois-Mâts, second du Capitaine Filhip. Il avait épaulé le Fléau des Dix Océans pendant de longues années, et son père auparavant. Désormais, il considérait que son devoir était de transformer Nickolah en un fier capitaine de vaisseau, respecté de tous. Et il savait que ce ne serait pas chose aisée.

Mizaël et son protégé étaient attablés dans un coin de leur taverne habituelle, La Course Opulente. Chaque fois qu’un pirate dépassait leur table, il lançait à Nickolah un regard chargé de mépris. Si le jeune homme avait été seul, il aurait été victime de leurs quolibets et de leurs provocations. Mais jamais un marin n’aurait osé proférer la moindre insulte ou menace en présence de Monsieur Trois-Mâts. Tous respectaient et craignaient le vieil homme. Le dernier à s’y être risqué pourrissait quelque part au fond des eaux portuaires.

Mizaël observait Nickolah en silence. Le jeune homme semblait une fois encore perdu dans quelque rêverie. Son physique androgyne lui donnait un aspect juvénile. Aucune méchanceté dans son regard orangé, seulement une grande bonté. Il portait une chemise bouffante à l’éclat terni par la poussière. Ses cheveux étaient coupés bien trop courts. Et dévoilaient deux oreilles aux lobes atrophiés et légèrement étirées en pointe au sommet. Un héritage de ses lointains ancêtres aujourd’hui éteints.

Monsieur Trois-Mâts secoua la tête. Il se pencha vers Nickolah.

—  Ca va bientôt faire deux ans, Cap’taine. Deux fichues années qu’vot’ père a rendu l’âme. Paix à elle ! Vous pouvez pas continuer comme ça. Tous sur l’Isle vous considèrent comme un foutu pleutre indigne de sa mémoire.

—  Que veux-tu que j’y change Mizaël ? Tu sais bien que je ne suis qu’un incapable. Père me l’a bien souvent répété. C’est pour cela qu’il m’a toujours laissé à quai. Je l’aurais encombré à bord de son glorieux navire. De toute façon, je n’ai jamais rêvé de cette mer. Je n’aspire qu’à la paix. Mais celle-ci se refuse à moi.

—  P’têt que vous tenez là vot’ paix, mon bon Cap’taine !

—  Comment cela Mizaël ?

—  Il n’y a qu’une seule paix que je connaisse. Celle de la mer à perte de vue. Prenez ce navire qui est vôtre maintenant ! Laissez-le retrouver sa liberté sur les flots !

—  À quoi bon, brave Tarcisse. Quand je toucherai à nouveau terre après cette balade d’agrément, tous reviendront me railler. Jamais ils ne m’oublieront, jamais ils ne me laisseront être quelqu’un d’autre que Nicky le Petit Capitaine.

Un soupir souleva sa poitrine. Mizaël voyait les larmes monter à ses yeux. Il eut un petit sourire madré et posa la main sur l’épaule du jeune homme.

—  J’ai p’têt la solution Cap’taine.

Nickolah le dévisagea. Une lueur d’espoir illumina un instant son regard, le faisant briller comme une flamme. Mizaël était parvenu à éveiller sa curiosité au-delà de ses attentes.

—  Depuis plusieurs semaines, un foutu traître portant lettres de marque du royaume hyspan attaque les navires des Frères. Aucun capitaine ne possède de vaisseau suffisamment imposant pour lui donner la chasse. Sans parler des rivalités entre chacun, qui rendent toute alliance impensable. À Port-aux-Pendus, un seul bâtiment pourrait tenir tête à cet enfant de catin. La Dalvénia.

Le jeune homme sentit un pincement au cœur. Dalvénia. Sa mère qu’il n’avait jamais connue. Elle était morte en lui donnant naissance, victime malheureuse des conditions d’hygiènes déplorables dans la ville. Il se ressaisit.

—  Es-tu sûr de toi Mizaël ? Crois-tu réellement que je puisse ainsi vivre en paix ? demanda Nickolah.

Monsieur Trois-Mâts acquiesça, avec conviction. Mais cela ne changea rien à la mine défaite du jeune capitaine.

—  Qu’est-ce qui va pas, fiston ?

—  Comment réunir un équipage ? Qui voudra nous accompagner ? C’est peine perdue, Mizaël…

Nickolah se leva et franchit rapidement l’espace qui le séparait de l’entrée de la taverne. La voix du vieil homme résonna dans tout l’établissement.

—  Soyez prêt à appareiller dans une semaine, Capitaine Dothiriel. La Dalvénia reprend la mer !

Des regards consternés se tournèrent vers Mizaël, puis cherchèrent Nickolah. Mais il était déjà parti.

 ***

On frappa avec insistance à la porte de la petite maison, demeure familiale des Dothiriel depuis trois générations. Le jour était à peine levé, mais le soleil brillait déjà généreusement sur l’île tropicale. Le jeune homme se retourna dans son lit, espérant que l’indésirable visiteur partirait. Mais les coups redoublèrent de vigueur, alors qu’on l’appelait par son nom. Il finit par quitter l’abri confortable des draps, enfila rapidement ses vêtements et descendit ouvrir la porte. Le visage encore ensommeillé, il ne put contenir sa surprise en découvrant un jeune garçon habillé comme un forban qui l’attendait sur le seuil.

—  Que veux-tu ? demanda Nickolah avec aigreur.

—  Capitaine Dothiriel ! Monsieur Trois-Mâts m’envoie vous dire que la Dalvénia est prête à lever l’ancre. Les hommes sont déjà à bord et n’attendent plus que vous pour partir.

L’enfant était plein d’entrain, heureux qu’on lui ait fait confiance pour transmettre un message d’une telle importance. Il n’ignorait pas les rumeurs qui courraient en ville. La Dalvénia n’avait plus quitté le port depuis deux ans, et d’aucuns pensaient qu’elle connaîtrait de nouveau la caresse des vagues sur sa coque.

Nickolah, quant à lui, mit un certain temps avant de comprendre où le garçon voulait en venir. Il écarquilla les yeux. Une semaine s’était écoulée. Si vite, pensa-t-il. Il se hâta, demanda à l’enfant de l’aide pour rassembler ses rares effets, et ils se précipitèrent vers le port.

Il y avait une foule inhabituelle à cette heure-ci, surtout en cette journée de repos. L’agitation qui régnait sur les quais était incroyable. Tous ces badauds se pressaient pour voir le fameux vaisseau qui avait conduit si souvent au succès le Fléau des Dix Océans. Se frayant un passage au sein de la cohue, Nickolah entendit des bribes de conversations. L’excitation le disputait au scepticisme. Et le capitaine de ce flamboyant navire fendait la masse des curieux dans l’indifférence. Nul ne le remarquait.

Sans faire attention aux protestations des spectateurs qu’il bousculait, le jeune homme parvint au premier rang du rassemblement. Des engagés de la garde régulière de Port-aux-Pendus retenaient l’attroupement pour laisser une ceinture libre entre le chargement à embarquer sur le navire et la foule. Les soldats refusaient de céder le passage à Nickolah, le raillant alors qu’il se présentait. Une fois de plus, ce fut Monsieur Trois-Mâts qui vint à son secours.

—  Capitaine Dothiriel ! tonna-t-il avec suffisamment de force pour que tous l’entendent. Nous n’attendions plus que vous !

On s’écarta à son arrivée et Nicky, ainsi que le garçon qui l’aidait à porter ses bagages, purent s’extraire de la masse grouillante, subitement silencieuse, pour se retrouver face à la Dalvénia.

Le jeune capitaine ne s’était plus retrouvé en présence du navire depuis son enfance. Affichant avec arrogance ses cinq cents tonneaux, l’imposante frégate resplendissait dans les eaux miroitantes du port. Les rayons ardents du soleil jouaient sur les ornements dorés qui habillaient le gaillard arrière, de fines sculptures rappelant les légendes marines. À la proue, un serpent de mer se déployait et se lovait autour du beaupré, ouvrant sa gueule à l’extrémité de la pièce de bois. Les feux solaires qui l’embrasaient évoquaient des flammes s’exhalant du Dragon. Les trois mâts de la Dalvénia se dressaient fièrement sur le pont, barrés de leurs vergues rutilantes.

Des quais, on pouvait voir des dizaines de marins qui s’affairaient. Les gabiers visitaient le navire. Le maître canonnier supervisait avec autorité le chargement des boulets et de la poudre, tandis que les servants inspectaient l’unique batterie de canons de la frégate.

Nickolah avait rarement assisté à une telle effervescence. Son second le rappela à la réalité, avec rudesse.

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